Le quart d'heure

{Journal de bord d'une infirmière libérale}

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Trouver une remplaçante

Depuis quelques mois, ma collègue a rejoint le cabinet, elle est collaboratrice. Nous travaillons chacune 15 jours par mois, une semaine travaillée puis une semaine de repos, et vice-versa pour ma collègue. J’apprécie ce rythme établi, et de mieux profiter de mes enfants, de mes repos, de mes amis, et enfin de me projeter dans l’avenir (les vacances par exemple ou la décoration de ma maison laissée en stand by). Parce que depuis le début de la création du cabinet, je ne suis partie que neuf  jours m’allonger sur un transat. Alors ces vacances qui approchent, ce n’est pas du luxe. Mais je n’ai plus le courage d’assumer la tournée non-stop 3 semaines durant avant de savourer ces instants de repos estival. Une remplaçante qui viendrait me seconder quelques jours, me permettrait de tenir  le coup physiquement.

Alors je passe une annonce, il existe en effet quelques sites spécialisés pour les infirmières libérales, certains sont gratuits d’autres non. En voici un bref aperçu.

Une infirmière me contacte très rapidement, nous nous mettons d’accord pour le rendez-vous au cabinet. Je la reçois après ma tournée du matin, le ventre vide et la fatigue accumulée de ces derniers jours. Elle a une bonne expérience dans le libérale, possède ses feuilles de soins et son logiciel de facturation. Je lui propose des remplacements pour cet été, avec l’assurance d’un bon chiffre d’affaire quotidien. Je lui explique les soins de la tournée, qui comprennent entre autres, alimentations entérales avec pompes, perfusions sous-cutanées, injections, pansements, et …nursing (il y en a cinq le matin dont un assez lourd). Elle m’arrête d’emblée et me dit qu’elle ne fait pas de chimiothérapie (ça je comprends qu’on ne puisse pas être à l’aise avec ce genre de soin bien qu’il ne s’agit que de rinçages de cathéters et ablation d’aiguilles de Hubert), que les nursing, ça la « gave » (je reprends ici texto ses expressions employées). Dépitée, je mets fin à l’entretien, ce n’est pas la bonne personne.

Une autre infirmière libérale me contacte. Sa voix posée au téléphone m’inspire confiance. Nous nous voyons au cabinet. Je lui propose une rétrocession d’honoraires, elle ne se préoccupe ainsi pas de la facturation des soins réalisés. je lui explique la tournée, les soins requis, et les horaires. Elle bute sur mon chiffre d’affaire, pourtant estimé dans les 350 euros journaliers. Pour elle, ce n’est guère suffisant compte tenu de ses charges et frais afférents. Elle décortique ma tournée et les diverses cotations appliquées sur les soins. Je sens que nous allons pas nous entendre. L’aspect financier du libéral prends ici toute sa dimension.  Je ne lui donnerai pas de suite favorable, nous n’avons pas les mêmes valeurs.

J’enchaîne d’emblée avec une deuxième personne. Cela fait quatre ans qu’elle exerce en libéral. Elle me semble dynamique et sérieuse. Les soins et le chiffre d’affaire proposés lui semblent corrects. Elle habite cependant à 23 kms du cabinet, pour elle ce n’est pas un problème. Je lui dévoile en fin de discussion, qu’elle pourrait convenir, et lui propose de faire une tournée ensemble la semaine suivante. J’attends toujours aujourd’hui confirmation de sa part. Je n’ai pas de nouvelles, il me reste à chercher encore une remplaçante pour le mois de juillet et fin août prochains.

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Black-liste

Je me défoule aujourd’hui… je vais lister…ce qui me heurte, me fais rire, me chagrine, me met en colère, m’indispose, me détends…

  • vous pouvez me couper les ongles tant que vous y êtes ?
  • vous êtes infirmière ? vous pouvez me prendre la tension à moi aussi ?
  • attendez, j’ai besoin d’aller au cabinet…  (et moi j’attends, pfff)
  • j’ai la peau sèche, vous pouvez me mettre de la crème dans le dos ?
  • vous faites les prises de sang, parce que le labo lui il vient trop tôt…
  • non pas à cette heure là je vais chercher les enfants à l’école,…non pas avant j’ai rdv,…non pas après…
  • vous êtes pour la soupe ? (le patient fait allusion au portage des repas à domicile)
  • j’ai la CMU alors c’est gratuit m’dame ?
  • ça gagne bien sa vie une infirmière libérale ! (lorsque je monte dans ma voiture)
  • vous faites comme ça, et ben votre collègue elle ne fait pas comme ça !
  • vous êtes en retard non ? (et moi essoufflée d’avoir couru pour être dans la tranche horaire)
  • votre collègue a pris aussi ma carte vitale (je ré-explique alors les facturation et que nous sommes deux)
  • vous inquiétez pas, mon chien n’est pas méchant (et son chien a les poils hérissés)
  • m’dame c’est quoi ça ? (un des enfants fouille dans mon sac et brandit un set à pansement)
  • désolé la sonnette ne marche pas (j’ai dû poireauter dehors sous une pluie torrentielle et appeler en vain le patient)
  • vous pouvez vous déchausser (heu non je n’enlève pas mes chaussures)
  • le patient discute tranquillement au téléphone pendant le soin…(ça a le don de m’exaspèrer)
  • faut que la toilette soit faite par une infirmière, sinon c’est pas gratuit !
  • faut que vous me fassiez les soins parce que ma femme me touche plus (soins dermatologiques sur tous le corps)
  • je vous présente ma tante, ma mère, mes enfants, et mon mari (tout le monde assiste au pansement dans le salon)
  • merci, merci madame (et je repars avec de bon chocolats)

Quand le patient sort de l’hôpital…

Le plus souvent une demande de prise en charge se fait par appel téléphonique : soit de la famille, soit de l’hôpital ou du médecin. Lister les infirmières désirant effectuer ces soins représenterait une forme de publicité interdite par la loi ce qui rend la situation ardue car trouver un infirmier disponible et volontaire pour ces soins extrêmement contraignants, relève pour le patient d’un véritable « parcours du combattant ».

L’infirmière libérale qui accepte cette prise en charge est confrontée à l’absence totale d’organisation de la sortie du malade de l’hôpital. C’est ainsi qu’aucun horaire de sortie n’est prévu d’avance, le malade sort seulement lorsque le médecin a établi les ordonnances, ainsi l’infirmier doit se libérer à n’importe quelle heure y compris le vendredi soir à 20h selon le bon vouloir du médecin hospitalier !

Les ordonnances sont rarement établies correctement pour la ville et souvent très laconiques. Sans renseignements précis complémentaires autres que ceux donnés au téléphone par l’infirmière du service, pas toujours au courant des derniers changements de traitement. De nombreuses énigmes doivent être résolues rapidement, dans le stress et l’isolement le plus total de l’infirmière libérale, situation qui demande des initiatives délicates puisqu’il est impossible de contacter le médecin traitant à ces heures, ni les pharmacies. L’infirmière fait face aux situations par ses propres moyens : Trouver du matériel en urgence ou des médicaments, quelquefois chez un autre patient à l’autre bout de la ville, ne sont pas des situations rares.

L’infirmière libérale commande le matériel nécessaire à l’accueil du patient : matelas anti-escarre, fauteuil roulant, etc… et fait établir les ordonnances correspondantes par le médecin traitant, voire en prépare le modèle afin qu’elles soient complètes et puissent être acceptées au remboursement. En attendant la livraison, elle gère la pénurie. Et puis c’est toujours l’infirmière libérale qui appelle le laboratoire pour planifier des rendez-vous de prises de sang, qui coure dans l’appartement à chercher les médicaments et préparer le traitement pour le lendemain (je ne vais pas laisser ce travail à ma collègue), et qui vérifie qu’il ne manque rien !

Ces sorties d’hôpital extrêmement stressantes sont coutumières, et probablement dues à la méconnaissance du travail à domicile. Les démarches auprès des responsables de service pour résoudre ces problèmes sont rarement suivies d’effet. Cette prise en charge inévitablement dans l’urgence vient perturber la tournée habituelle de l’infirmière et ses malades.

Le strip-tease

Lorsque l’on arrive chez le patient, on se « découvre ». Je ne vais pas faire un pansement avec mon manteau sur moi, alors on enlève son manteau, et on travaille les manches de son t-shirt retroussés. Je ne vais pas non plus arborer le même pull deux jours d’affilés, même s’il est propre.  Que regardent les patients quand vous arrivez chez eux ? Votre tenue ! L’autre jour, je portais un collier ras du cou, tout de suite, on me le fait remarquer « oh c’est joli ce que vous portez aujourd’hui », ou alors « votre braguette est ouverte je crois ». Finalement les malades voient tout, et remarquent tout. En libéral, pas de blouse blanche ni de badge, c’est votre garde-robe qui fait office de tenue.

Pour enchaîner à une cadence folle les soins, il faut être à l’aise dans ses baskets. J’ai choisi de porter l’été des pantalons fluides, des chemises ou t-shirt pas trop près du corps, des cardigans col ronds, et l’hiver jean ou pantalons, pulls cols roulés, rien d’extraordinaires, mais pourvu qu’ils soient pratiques, classiques et surtout pas tape à l’oeil. Lors des soins, on se penche, on s’assoie, on se relève, on plie les genous, on ramasse, on cherche, on installe, on arque les jambes pour rentrer dans sa voiture, on déplie les jambes pour sortir de sa voiture, on fait de la gymnastique sans le vouloir. Alors autant être habillé correctement pour la circonstance. Et… avoir des poches dans ses vestes, pratique pour glisser en autre les clés de sa voiture sans avoir à les chercher ou les oublier sur la table de la cuisine du patient.

Je me souviendrais d’avoir mis, un jour, un haut en col en V, d’avoir fait un pansement simple debout, penchée sur la plaie du coude de mon malade. Je sentais le regard embarrassé de mon patient masculin « vous voulez vous assoire peut-être ». Je me suis rendue compte que son champs de vision plongeait directement sur moi et offrait certainement un beau paysage. Pareil pour les chaussures, j’avais craqué pour des petites ballerines, mince qu’est-ce qu’elles étaient glissantes, alors elles ont fini dans le placard et ne sont mises que lorsque je ne travaille pas. Ah puis le gentil toutou de madame Georgette, lorsqu’il pose ses pattes sur mon pantalon alors que je prépare les médicaments. Je prie intérieurement pour qu’il ne me tâche pas les vêtements.

Combien de fois, ai-je terminé la toilette, dans la salle de bain, en nage de sueur. La salle de bain étant surchauffée à plus de 24°. Ou la douche, j’ai toujours les pieds mouillés par les projections d’eau. 30, 40, 50 fois par jour j’enlève ma veste, et je me rhabille. C’est le strip-tease quotidien, sous l’oeil inquisiteur et curieux du patient.

Les mains propres

Lorsqu’une collègue libérale m’a dit: « il faut s’adapter à l’environnement »….Je crois qu’à l’époque, je n’avais pas perçu toute la dimension de cette phrase. Aujourd’hui, je vais parler du lavage des mains, ou plutôt comment garder les mains propres ? Oups, ça risque de soulever le coeur de mes collègues hospitalières ! Tout dépend du soin réalisé à domicile. Il est clair qu’une injection IM n’a pas la même règle d’hygiène qu’un pansement chirurgical, ou d’une chimiothérapie à domicile.

J’ai découvert des appartements sales, où le savon n’existait pas, les patients ne disposaient que du Paic Citron sur l’évier, le torchon pour s’éssuyer, il fallait se mettre à quatre pattes pour le récupérer…, des maisons très propres avec essuie-main et petit savon liquide disponible sur le lavabo, des personnes à l’hygiène très douteuse bien que la chemise portée soit du Gucci et là surprise le pansement post-opératoire est sale de crasse, ou l’injection sur la mamie de l’appartement 34, je soulève les draps, il y des miettes de gâteaux avec des poils de chats, le jeune gars qui a besoin de pansement journalier, eh bien je dois réaliser les soins sur son lieu de travail (industrie), le lave-main est situé dehors à l’autre bout du hangar, il n’a que des compresses sèches et du sparadrap, ….et moi je fais comment ?

Armée de mes gants vinyls, de mes lotions désinfectantes anti-bactériennes (je m’en mets avant et après le soin, au risque de m’irriter les mains), de quelques sets à pansement stériles (réservés au gros pansements dits complexes), de mes flacons de Beta et chlorexidrine, serum phylogique et tout le reste, je tente de m’adapter et de réaliser des soins « propres ». Après avoir vu le panaroma des lavabos propres et sales, des torchons serpillères essuies-mains, du sopalin filocheux et des savons multi-usages, j’avoue que je suis réfractaire à utiliser ces lieux, exception faite des soins de chimiothérapie, où là j’impose un lavage des mains et demande « vous avez une serviette propre » ?… que le patient va vite chercher au fond d’une corbeille à linge.