Le quart d'heure

{Journal de bord d'une infirmière libérale}

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Je t’aime moi non plus

C’est comme une histoire qui démarre. Ce nouveau patient me scrute et m’observe à la dérobée. Il flippe, je le sens. Très nerveux, il me demande d’être à 10h précises tous les matins. Tout en préparant l’antibiotique et le solvant à mélanger dans ma seringue, je réponds tact au tact « je pense être présente aux alentours de 10h30, il peut y avoir un peu d’avance ou de retard, mais 10h précises, je vous mentirais ». Je le regarde droit dans les yeux, je suis franche, directe, polie, et je ne vais plus par quatre chemins. Le libéral m’a forgé, j’ai appris à reconnaître les patients emmerdeurs et puis je n’ai plus le temps de papoter/négocier. C’est comme ça. Je ne peux pas me plier en quatre. Je lui injecte son antibiotique. Il devient un peu gris (de peur) et de douleur (parce qu’une intra-musculaire en toute sincérité ce n’est pas du tout agréable), et comme si rien n’était se rhabille. Et moi comme si rien n’était je me nettoie les mains avec ma lotion hydroalcoolique. Je lui demande sa carte vitale et lui explique la facturation, qui interviendra en fin de soins. Il parait satisfait genre sourire banane, mais je sais qu’il ne sera pas facile. J’ai dû apprendre à masquer mes émotions. Avant…à l’hôpital, il m’arrivait de remettre en place ouvertement un patient s’il dépassait les bornes. Aujourd’hui c’est mon gagne-pain, alors faut manier la langue de bois. Et ça, c’est tout un art. Ne pas trop en dire, juste ce qu’il faut, pas trop hausser le ton juste la bonne note. Finalement un patient, c’est d’abord une histoire humaine. Le soin vient après, ce n’est que technique ou matériel. Dans toute aventure humaine, il y a des gens qu’on apprécie et d’autres qu’on ne supporte pas. Le libéral, une clientèle, des patients : c’est pareil. Ce patient, quoique je fasse, me sera infidèle. Alors comme disait Gainsbourg, je t’aime moi non plus.

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Les chiffres

Pfff c’est la sale période des papiers. Il me faut retrouver des facturettes rangées au fond d’un tiroir. Mais où se trouve le ticket de carte bleue de l’essence, et puis la facture de l’imprimante que j’ai acheté en solde… Je m’étais jurée d’être plus ordonnée et plus… maniaque dans les papiers. Parce que Madame la Comptable va encore m’appeler « cela correspond à quoi ce montant de 16,48€ fait au mois d’octobre ?, vous avez la facture ? »… et moi infaillible « ne vous inquiétez pas, je vais chercher »… et frénétiquement je déballe, ouvre les tiroirs, sors les classeurs, bref  je stresse et je rumine. Parce que le libéral, c’est ça, c’est des papiers et encore des papiers. Entre les ordonnances, les factures, les achats, les dépenses, les contrats, les échéanciers, tutti quanti, faut être organisé(e) et ne pas détester l’administratif. En prenant le luxe de me payer les services d’une comptable, je m’étais dit à l’époque, « c’est génial, tout est fait »… et ben non. Madame la compatable veut les facturettes et tickets CB agrafés, rangés par mois (cela va de soi), les comptes bancaires classés, rangés, les factures et dépenses pointées, bref il faut de l’ordre et bosser. Et ça, je n’y arrive pas. Quand je termine ma tournée, et bien je lorgne mon sofa, je mets un Buddha Bar et roule ma poulette, ambiance lounge, je me dé-con-tra-cte ! Il m’est impossible de re-travailler l’administratif tous les jours, à 15h (sauf impératif ou fin d’un soin heu… demain). Ce n’est qu’une fois par mois, lors des télé-transmissions des feuilles de soins, là oui, je jette un oeil sur cette pile de papiers (qui s’accumulent).

Vivement février quand tout ça sera fini et les comptes de 2010 cloturés. Faudra juste que je pense à scanner le grand livre de compte. C’est une de mes résolutions pour 2011….

Black-liste

Je me défoule aujourd’hui… je vais lister…ce qui me heurte, me fais rire, me chagrine, me met en colère, m’indispose, me détends…

  • vous pouvez me couper les ongles tant que vous y êtes ?
  • vous êtes infirmière ? vous pouvez me prendre la tension à moi aussi ?
  • attendez, j’ai besoin d’aller au cabinet…  (et moi j’attends, pfff)
  • j’ai la peau sèche, vous pouvez me mettre de la crème dans le dos ?
  • vous faites les prises de sang, parce que le labo lui il vient trop tôt…
  • non pas à cette heure là je vais chercher les enfants à l’école,…non pas avant j’ai rdv,…non pas après…
  • vous êtes pour la soupe ? (le patient fait allusion au portage des repas à domicile)
  • j’ai la CMU alors c’est gratuit m’dame ?
  • ça gagne bien sa vie une infirmière libérale ! (lorsque je monte dans ma voiture)
  • vous faites comme ça, et ben votre collègue elle ne fait pas comme ça !
  • vous êtes en retard non ? (et moi essoufflée d’avoir couru pour être dans la tranche horaire)
  • votre collègue a pris aussi ma carte vitale (je ré-explique alors les facturation et que nous sommes deux)
  • vous inquiétez pas, mon chien n’est pas méchant (et son chien a les poils hérissés)
  • m’dame c’est quoi ça ? (un des enfants fouille dans mon sac et brandit un set à pansement)
  • désolé la sonnette ne marche pas (j’ai dû poireauter dehors sous une pluie torrentielle et appeler en vain le patient)
  • vous pouvez vous déchausser (heu non je n’enlève pas mes chaussures)
  • le patient discute tranquillement au téléphone pendant le soin…(ça a le don de m’exaspèrer)
  • faut que la toilette soit faite par une infirmière, sinon c’est pas gratuit !
  • faut que vous me fassiez les soins parce que ma femme me touche plus (soins dermatologiques sur tous le corps)
  • je vous présente ma tante, ma mère, mes enfants, et mon mari (tout le monde assiste au pansement dans le salon)
  • merci, merci madame (et je repars avec de bon chocolats)

Quand le patient sort de l’hôpital…

Le plus souvent une demande de prise en charge se fait par appel téléphonique : soit de la famille, soit de l’hôpital ou du médecin. Lister les infirmières désirant effectuer ces soins représenterait une forme de publicité interdite par la loi ce qui rend la situation ardue car trouver un infirmier disponible et volontaire pour ces soins extrêmement contraignants, relève pour le patient d’un véritable « parcours du combattant ».

L’infirmière libérale qui accepte cette prise en charge est confrontée à l’absence totale d’organisation de la sortie du malade de l’hôpital. C’est ainsi qu’aucun horaire de sortie n’est prévu d’avance, le malade sort seulement lorsque le médecin a établi les ordonnances, ainsi l’infirmier doit se libérer à n’importe quelle heure y compris le vendredi soir à 20h selon le bon vouloir du médecin hospitalier !

Les ordonnances sont rarement établies correctement pour la ville et souvent très laconiques. Sans renseignements précis complémentaires autres que ceux donnés au téléphone par l’infirmière du service, pas toujours au courant des derniers changements de traitement. De nombreuses énigmes doivent être résolues rapidement, dans le stress et l’isolement le plus total de l’infirmière libérale, situation qui demande des initiatives délicates puisqu’il est impossible de contacter le médecin traitant à ces heures, ni les pharmacies. L’infirmière fait face aux situations par ses propres moyens : Trouver du matériel en urgence ou des médicaments, quelquefois chez un autre patient à l’autre bout de la ville, ne sont pas des situations rares.

L’infirmière libérale commande le matériel nécessaire à l’accueil du patient : matelas anti-escarre, fauteuil roulant, etc… et fait établir les ordonnances correspondantes par le médecin traitant, voire en prépare le modèle afin qu’elles soient complètes et puissent être acceptées au remboursement. En attendant la livraison, elle gère la pénurie. Et puis c’est toujours l’infirmière libérale qui appelle le laboratoire pour planifier des rendez-vous de prises de sang, qui coure dans l’appartement à chercher les médicaments et préparer le traitement pour le lendemain (je ne vais pas laisser ce travail à ma collègue), et qui vérifie qu’il ne manque rien !

Ces sorties d’hôpital extrêmement stressantes sont coutumières, et probablement dues à la méconnaissance du travail à domicile. Les démarches auprès des responsables de service pour résoudre ces problèmes sont rarement suivies d’effet. Cette prise en charge inévitablement dans l’urgence vient perturber la tournée habituelle de l’infirmière et ses malades.

Conversation téléphonique

Je reçois un coup de téléphone, c’est un monsieur qui m’appelle. Il me demande si je peux m’occuper de sa maman pour des soins de nursing tous les jours, matin et soir. Décryptage de la conversation téléphonique :

….sonnerie de mon téléphone…

Moi: allo ?

Lui: oui bonjour Madame, je vous appelle pour savoir si vous seriez disponible pour vous occuper de ma mère ?

Moi: Bonjour, cela dépend, que faut-il réaliser comme soin à votre maman ?

Lui: Il faudrait lui faire la toilette le matin et le soir, et voir pour le midi si tout se passe bien

Moi: Elle est autonome, enfin je veux dire elle marche seule et se débrouille toute seule la journée ?

Lui: Disons qu’elle marche oui avec des cannes, mais elle ne peut plus se baisser, et puis les repas c’est compliqué, il faut lui faire chauffer, et puis, le soir faut la coucher aussi

Moi: Je peux éventuellement intervenir pour lui faire la toilette le matin et le soir, maintenant il faudra peut-être demander des aides supplémentaires pour les repas…

(Il me coupe la parole)

Lui: ah parce que les infirmières ne peuvent pas faire tout ? parce que si il y a 36000 personnes qui déboulent chez elle…

Moi: Je regrette mais je ne prépare pas les repas et je ne donne pas à manger, dans votre cas, mes interventions se limiteront à faire des soins d’hygiène à votre maman, le matin et le soir. Pour le reste, il vous faudra demander des aides extérieures.

Lui: pfffiou… bon je vais alors, alors c’est d’accord pour vous occuper de ma mère le matin et le soir ? heu…il y aura juste à ouvrir les volets et prendre son courrier lorsque vous arrivez le matin…

Moi: (oups que me demande t-il encore ?) heu…mais…cela ne relève pas de mes compétences de m’occuper du courrier… avant toute décision, il faut que je voie votre maman pour évaluer son autonomie, et puis vous avez une ordonnance ?

Lui: Oui oui j’ai une ordonnance. Vous pouvez passez quand ?

Moi: je vous propose de passer ce soir vers 19h

Lui: D’accord, vous sonnez à la porte d’à côté, j’habite au-dessus de chez elle

(il habite chez elle, et ne veut pas s’occuper de choses simples de la vie quotidienne !?)

Moi: …je viens vous voir pour évaluer la situation tout à l’heure

(….)

Dans cette histoire, j’ai d’emblée mis quelques limites. Je m’occupe encore aujourd’hui de cette patiente pour des soins de nursing (assez légers, puisqu’il ne s’agit que d’une aide à la toilette le matin et une aide au coucher le soir). Le fils est chargé de relever le courrier, d’ouvrir les volet et de sortir le chien, il a finalement compris au terme d’une longue conversation ce que je pouvais faire et ne pas faire. J’ai longuement insisté pour les repas, il y a enfin des auxiliaires de vie qui passent trois par jour, pour la préparation et distribution des repas. Les affaires de cette dame sont également prêtes (vêtements), je n’ai pas à courir dans toute la maison à chercher le gilet bleu.

L’entourage peut être parfois envahissant ou au contraire absent, il faut savoir dire non à des demandes impromptues, recadrer les rôles de chacun, le respect  du travail de l’infirmière passe également par là. Dans le cadre d’une prise en charge à domicile, l’entourage doit se manifester pour certains actes de la vie quotidienne que le patient ne peut plus faire, comme les exemples cités au-dessus (le courrier, les volets, le ménage, le chien…etc). Ne pas hésiter également  à orienter l’entourage vers d’autres aides extérieures (auxiliaires de vie, portage de repas, garde malade etc…).