Le quart d'heure

{Journal de bord d'une infirmière libérale}

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Le bouquet de jonquilles

Tous les jours, matin et soir, je vais voir Gilberta pour lui donner ses médicaments et surveiller son diabète. Elle a une fâcheuse tendance à dissimuler ses cachets, les cracher, ou les mordiller assez longtemps, pour ne pas les prendre. Un début de demence frontale lui fait perdre la tête, elle est parfois agressive, mais aussi attachante lorsqu’elle va bien. Certains matins, elle semble me reconnaître, et d’autres soir, elle m’envoie ballader. C’est assez déroutant, je ne sais jamais comment s’annonce la journée. J’ai les clés de chez elle, son unique fils est parti depuis longtemps dans l’est de la France, et pour couronner le tout elle est veuve, sans amis, avec cependant une voisine curieuse qui vient lui rendre visite de temps à autre.

Lorsque je glisse les clés dans la serrure de sa porte après avoir sonné ou frappé, je m’attends toujours à… non tout va bien pour aujourd’hui. Elle est assise sur un vieux fauteuil face à la fenêtre, qui donne sur la rue. Elle me voit donc arriver. Tous les jours, matin et soir, elle est assise à cet endroit. Sa toute petite maison sent le renfermé, cette odeur typique de la vieillesse. Chaque objet reste à sa place, et rien de bouge. La poussière s’accumule dans les recoins. Quelques photos sont punaisées sur les murs délavés, on  y voit des gens et des enfants, tous sourient à l’objectif. Avant elle était blonde, avec une mise en pli parfaite. Aujourd’hui c’est une vieille dame, aux cheveux gris, long, maladroitement attachés. Son visage respire l’angoisse de la démence, et ses rides d’expressions soulignent les médicaments que je lui donne.

Sans me dire bonjour, elle me dit que la soupe était froide hier soir. Je suis l’infirmière, ce n’est que moi…(elle me confond avec quelqu’un d’autre ou me raconte un souvenir ?). Elle ne me reconnait pas aujourd’hui. Je lui donne ses médicaments, que je dois glisser dans sa bouche avec une cuillère et la faire boire. Elle ne les a pas recraché. Je note sur son cahier mon heure de passage. Elle se lève et me raccompagne à la porte comme si rien n’était, et me suis jusqu’au jardin. Là, elle se baisse et machinalement me donne quelques jonquilles. De belles fleurs pas encore écloses. Elle insiste et me met son bouquet de printemps dans mes mains, « allez oust allez travailler ma petite dame »…me dit-elle.

Y a des rencontres qui nous étonnent ou qui nous surprennent. Celle-ci m’émeut. A la lisière de la démence, où la folie n’est pas très loin, madame Gilberta s’exprime à sa manière, sans autres artifices.

 

 

 

 

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Je t’aime moi non plus

C’est comme une histoire qui démarre. Ce nouveau patient me scrute et m’observe à la dérobée. Il flippe, je le sens. Très nerveux, il me demande d’être à 10h précises tous les matins. Tout en préparant l’antibiotique et le solvant à mélanger dans ma seringue, je réponds tact au tact « je pense être présente aux alentours de 10h30, il peut y avoir un peu d’avance ou de retard, mais 10h précises, je vous mentirais ». Je le regarde droit dans les yeux, je suis franche, directe, polie, et je ne vais plus par quatre chemins. Le libéral m’a forgé, j’ai appris à reconnaître les patients emmerdeurs et puis je n’ai plus le temps de papoter/négocier. C’est comme ça. Je ne peux pas me plier en quatre. Je lui injecte son antibiotique. Il devient un peu gris (de peur) et de douleur (parce qu’une intra-musculaire en toute sincérité ce n’est pas du tout agréable), et comme si rien n’était se rhabille. Et moi comme si rien n’était je me nettoie les mains avec ma lotion hydroalcoolique. Je lui demande sa carte vitale et lui explique la facturation, qui interviendra en fin de soins. Il parait satisfait genre sourire banane, mais je sais qu’il ne sera pas facile. J’ai dû apprendre à masquer mes émotions. Avant…à l’hôpital, il m’arrivait de remettre en place ouvertement un patient s’il dépassait les bornes. Aujourd’hui c’est mon gagne-pain, alors faut manier la langue de bois. Et ça, c’est tout un art. Ne pas trop en dire, juste ce qu’il faut, pas trop hausser le ton juste la bonne note. Finalement un patient, c’est d’abord une histoire humaine. Le soin vient après, ce n’est que technique ou matériel. Dans toute aventure humaine, il y a des gens qu’on apprécie et d’autres qu’on ne supporte pas. Le libéral, une clientèle, des patients : c’est pareil. Ce patient, quoique je fasse, me sera infidèle. Alors comme disait Gainsbourg, je t’aime moi non plus.

Les chiffres

Pfff c’est la sale période des papiers. Il me faut retrouver des facturettes rangées au fond d’un tiroir. Mais où se trouve le ticket de carte bleue de l’essence, et puis la facture de l’imprimante que j’ai acheté en solde… Je m’étais jurée d’être plus ordonnée et plus… maniaque dans les papiers. Parce que Madame la Comptable va encore m’appeler « cela correspond à quoi ce montant de 16,48€ fait au mois d’octobre ?, vous avez la facture ? »… et moi infaillible « ne vous inquiétez pas, je vais chercher »… et frénétiquement je déballe, ouvre les tiroirs, sors les classeurs, bref  je stresse et je rumine. Parce que le libéral, c’est ça, c’est des papiers et encore des papiers. Entre les ordonnances, les factures, les achats, les dépenses, les contrats, les échéanciers, tutti quanti, faut être organisé(e) et ne pas détester l’administratif. En prenant le luxe de me payer les services d’une comptable, je m’étais dit à l’époque, « c’est génial, tout est fait »… et ben non. Madame la compatable veut les facturettes et tickets CB agrafés, rangés par mois (cela va de soi), les comptes bancaires classés, rangés, les factures et dépenses pointées, bref il faut de l’ordre et bosser. Et ça, je n’y arrive pas. Quand je termine ma tournée, et bien je lorgne mon sofa, je mets un Buddha Bar et roule ma poulette, ambiance lounge, je me dé-con-tra-cte ! Il m’est impossible de re-travailler l’administratif tous les jours, à 15h (sauf impératif ou fin d’un soin heu… demain). Ce n’est qu’une fois par mois, lors des télé-transmissions des feuilles de soins, là oui, je jette un oeil sur cette pile de papiers (qui s’accumulent).

Vivement février quand tout ça sera fini et les comptes de 2010 cloturés. Faudra juste que je pense à scanner le grand livre de compte. C’est une de mes résolutions pour 2011….

C’est la rentrée ?

A défaut d’avoir trouvé une remplaçante, j’ai enchaîné mes jours travaillés sans relâche…soit trois semaines non-stop en août, 22 jours à voir les patients le matin, le soir, répondre au téléphone, assurer les soins avec toujours le sourire, et…gérer les enfants à distance. C’est la rentrée, et ouff, quant à moi je prends 5 jours de repos, ma collègue arrive enfin. J’ai maudit le libéral cet été. La chaleur écrasante, les touristes bronzés, ma voiture brûlante, les mains moites, j’ai troqué mes coca-light contre des vitamines et du magnésium, sans pester ouvertement, j’ai râlé intérieurement ( après tout c’est moi qui ai choisi le libéral me rétorque mon mari).

J’ai changé de voiture contre une plus grosse cylindrée. Le voisin « hey, elle est belle votre voiture, ça marche bien les affaires, hein ? », à cet instant je crois que je lui aurais donné une paire de claques à celui-là. Et c’est qui, qui se lève à 5h40 tous les matins, et qui rentre à 20h30 ? c’est moi ! Je ne compte plus mes heures, mais mon corps lui mémorise la charge de travail. J’avais oublié la dureté, et l’effort, que nécessite le libéral. J’avais gommé les souvenirs cuisants du travail non stop, et de la pénibilité des nursings. Je ne suis pas body-buildée, mais fluette, alors les 80 kgs des patients, j’en ai mesuré le poids et la responsabilité.

J’ai eu un décès (finalement attendu, ce n’est pas une surprise), il a fallu gérer les médecins absents, et le désert des administrations. Plusieurs patients ont eu des ordonnances qui se sont finies, en plein mois d’août… je contacte les familles « merci de faire renouveler les ordonnances de passages infirmiers et les médicaments », certains me répondait « que voulez-vous que je fasse, je suis au Cap Ferret », « d’autres ha bon ? on fait comment alors ? et vous, vous ne pouvez pas…. » Je vous laisse deviner la suite. C’est donc Bibi l’infirmière dévouée qui s’est tracassée avec les pharmacies. Il y a eu des chutes, et des connaissances avec les pompiers d’été. Un petit clin d’œil à une profession que je respecte aussi, puis des tournées du soir  avec les odeurs de grillades « bonsoir, c’est l’infirmière, je viens faire le Lovenox à Mr… » et là je découvre les belles tablées estivales, avec barbecues, « heu oui c’est moi pour le Lovenox, vous voulez boire un petit apéritif ? »…et moi…je décline poliment l’invitation pour poursuivre mes soins, inlassablement.

C’est la rentrée, je re-découvre ma maison et le réveil silencieux. Mes enfants ont grandit, ils beaux et bronzés. Sur mon bureau, s’accumulent les ordonnances de ces trois semaines travaillées, mon agenda est témoin de ce périple. Ces quelques jours de repos, c’est comme manger un macaron avec une menthe fraiche, à peine fini, on en re-veut. Je vais passer des heures à re-classer les papiers, et facturer (en retard), et il y aura beaucoup de facturation en « dégradé » pour ce mois-ci. J’apprivoise mon transat dans le jardin, et re-découvre le soleil mon ami. Le téléphone sonne, mais j’ai fait basculé ma ligne professionnelle sur celle de ma collègue, avec une pointe de culpabilité. Je vais chercher le courrier, la surprise de septembre est là, je dois payer mes impôts sur le revenu, les chiffres alignés sur le bas de la page, me souligne à nouveau la complexité du libéral, l’argent gagné mais aussi son prix à payer.

Trouver une remplaçante

Depuis quelques mois, ma collègue a rejoint le cabinet, elle est collaboratrice. Nous travaillons chacune 15 jours par mois, une semaine travaillée puis une semaine de repos, et vice-versa pour ma collègue. J’apprécie ce rythme établi, et de mieux profiter de mes enfants, de mes repos, de mes amis, et enfin de me projeter dans l’avenir (les vacances par exemple ou la décoration de ma maison laissée en stand by). Parce que depuis le début de la création du cabinet, je ne suis partie que neuf  jours m’allonger sur un transat. Alors ces vacances qui approchent, ce n’est pas du luxe. Mais je n’ai plus le courage d’assumer la tournée non-stop 3 semaines durant avant de savourer ces instants de repos estival. Une remplaçante qui viendrait me seconder quelques jours, me permettrait de tenir  le coup physiquement.

Alors je passe une annonce, il existe en effet quelques sites spécialisés pour les infirmières libérales, certains sont gratuits d’autres non. En voici un bref aperçu.

Une infirmière me contacte très rapidement, nous nous mettons d’accord pour le rendez-vous au cabinet. Je la reçois après ma tournée du matin, le ventre vide et la fatigue accumulée de ces derniers jours. Elle a une bonne expérience dans le libérale, possède ses feuilles de soins et son logiciel de facturation. Je lui propose des remplacements pour cet été, avec l’assurance d’un bon chiffre d’affaire quotidien. Je lui explique les soins de la tournée, qui comprennent entre autres, alimentations entérales avec pompes, perfusions sous-cutanées, injections, pansements, et …nursing (il y en a cinq le matin dont un assez lourd). Elle m’arrête d’emblée et me dit qu’elle ne fait pas de chimiothérapie (ça je comprends qu’on ne puisse pas être à l’aise avec ce genre de soin bien qu’il ne s’agit que de rinçages de cathéters et ablation d’aiguilles de Hubert), que les nursing, ça la « gave » (je reprends ici texto ses expressions employées). Dépitée, je mets fin à l’entretien, ce n’est pas la bonne personne.

Une autre infirmière libérale me contacte. Sa voix posée au téléphone m’inspire confiance. Nous nous voyons au cabinet. Je lui propose une rétrocession d’honoraires, elle ne se préoccupe ainsi pas de la facturation des soins réalisés. je lui explique la tournée, les soins requis, et les horaires. Elle bute sur mon chiffre d’affaire, pourtant estimé dans les 350 euros journaliers. Pour elle, ce n’est guère suffisant compte tenu de ses charges et frais afférents. Elle décortique ma tournée et les diverses cotations appliquées sur les soins. Je sens que nous allons pas nous entendre. L’aspect financier du libéral prends ici toute sa dimension.  Je ne lui donnerai pas de suite favorable, nous n’avons pas les mêmes valeurs.

J’enchaîne d’emblée avec une deuxième personne. Cela fait quatre ans qu’elle exerce en libéral. Elle me semble dynamique et sérieuse. Les soins et le chiffre d’affaire proposés lui semblent corrects. Elle habite cependant à 23 kms du cabinet, pour elle ce n’est pas un problème. Je lui dévoile en fin de discussion, qu’elle pourrait convenir, et lui propose de faire une tournée ensemble la semaine suivante. J’attends toujours aujourd’hui confirmation de sa part. Je n’ai pas de nouvelles, il me reste à chercher encore une remplaçante pour le mois de juillet et fin août prochains.