Le quart d'heure

{Journal de bord d'une infirmière libérale}

Archives Mensuelles: mars 2011

Le bouquet de jonquilles

Tous les jours, matin et soir, je vais voir Gilberta pour lui donner ses médicaments et surveiller son diabète. Elle a une fâcheuse tendance à dissimuler ses cachets, les cracher, ou les mordiller assez longtemps, pour ne pas les prendre. Un début de demence frontale lui fait perdre la tête, elle est parfois agressive, mais aussi attachante lorsqu’elle va bien. Certains matins, elle semble me reconnaître, et d’autres soir, elle m’envoie ballader. C’est assez déroutant, je ne sais jamais comment s’annonce la journée. J’ai les clés de chez elle, son unique fils est parti depuis longtemps dans l’est de la France, et pour couronner le tout elle est veuve, sans amis, avec cependant une voisine curieuse qui vient lui rendre visite de temps à autre.

Lorsque je glisse les clés dans la serrure de sa porte après avoir sonné ou frappé, je m’attends toujours à… non tout va bien pour aujourd’hui. Elle est assise sur un vieux fauteuil face à la fenêtre, qui donne sur la rue. Elle me voit donc arriver. Tous les jours, matin et soir, elle est assise à cet endroit. Sa toute petite maison sent le renfermé, cette odeur typique de la vieillesse. Chaque objet reste à sa place, et rien de bouge. La poussière s’accumule dans les recoins. Quelques photos sont punaisées sur les murs délavés, on  y voit des gens et des enfants, tous sourient à l’objectif. Avant elle était blonde, avec une mise en pli parfaite. Aujourd’hui c’est une vieille dame, aux cheveux gris, long, maladroitement attachés. Son visage respire l’angoisse de la démence, et ses rides d’expressions soulignent les médicaments que je lui donne.

Sans me dire bonjour, elle me dit que la soupe était froide hier soir. Je suis l’infirmière, ce n’est que moi…(elle me confond avec quelqu’un d’autre ou me raconte un souvenir ?). Elle ne me reconnait pas aujourd’hui. Je lui donne ses médicaments, que je dois glisser dans sa bouche avec une cuillère et la faire boire. Elle ne les a pas recraché. Je note sur son cahier mon heure de passage. Elle se lève et me raccompagne à la porte comme si rien n’était, et me suis jusqu’au jardin. Là, elle se baisse et machinalement me donne quelques jonquilles. De belles fleurs pas encore écloses. Elle insiste et me met son bouquet de printemps dans mes mains, « allez oust allez travailler ma petite dame »…me dit-elle.

Y a des rencontres qui nous étonnent ou qui nous surprennent. Celle-ci m’émeut. A la lisière de la démence, où la folie n’est pas très loin, madame Gilberta s’exprime à sa manière, sans autres artifices.

 

 

 

 

Publicités