Le quart d'heure

{Journal de bord d'une infirmière libérale}

Archives Mensuelles: juillet 2009

La canne de Monsieur Jean

La première fois que je suis entrée chez lui, les effluves de moisi me sont montées au nez. Des sacs poubelles jonchent le sol, le vieux chien fait pipi où bon lui semble, les plats de la veille s’accumulent sur l’unique table de la maison, les bouteilles de Pastis sont à l’honneur ici, le lieu est plongé dans le noir, les volets sont fermés, le courrier et les prospectus s’entassent dans d’innombrables recoins, et Monsieur Jean est là, assis dans son fauteuil à attendre que l’infirmière vienne, la canne à la main.

L’infirmière m’avait prévenu « ce n’est pas un cadeau ». Naïvement, je ne savais pas ce que sous-entendait sa phrase, et heureuse d’avoir un patient supplémentaire, j’ai accepté d’emblée sa proposition de prendre le relais, pour des soins de nursing le matin et soir, préparation et administration des médicaments. Je ne dispose pas d’ informations supplémentaires au sujet de ce monsieur, sauf qu’il vit seul et présente parfois un mauvais caractère.

J’accompagne Monsieur Jean à la salle de bain, plutôt une ancienne salle d’eau transformée en dépôt de linge sale. Je fini par trouver un pauvre gant de toilette rapé, et un minuscule petit savon de Marseille. Je cherche en vain une serviette de toilette, je vais devoir me contenter d’un bout de tissu (rescapé du linge sale, qui lui me semble propre). Monsieur Jean s’impatiente, et me balance d’une voix aigrie « Dépêchez-vous, vous cherchez quoi encore ». Je me suis retenue, et je ne lui ai fait qu’une toilette partielle (conformément à sa demande). Heureusement pour moi, qu’il semble continent, que je n’aurais pas les changes de couches et tout ce qui s’ensuit. Nous retournons dans l’unique pièce  principale de cette maison, il se prépare un verre, un verre de Rosé, Dieu il n’est que 8h40 du matin!  Je prépare ses médicaments, et je vais pour lui donner. Avec sa canne, il me dit « c’est de la merde vos cachetons » et impassiblement boit son verre de Rosé, vlan tous les médicaments sont là par terre. Je ne sais plus comment m’y prendre, j’hésite même, et puis s’il me balance un coup de canne à la figure… Je  ramasse les médicaments et les pose sur la table, je prends mon sac, et lui dit « A tout à l’heure Monsieur Jean », il me répond « p’t-être pas, j’ serais crevé »

Lorsque je reviens le midi, il est assis toujours à la même place, il est ivre. Il brandit sa canne « vous n’êtes pas à l’heure, je vous attend depuis une plombe »… Non, là c’est plus fort que moi « il était convenu que je passerai entre 12H30 et 13h30, et là vous me faîtes tout un laïus, alors si vous n’êtes pas content, prenez une autre infirmière ». Toujours autant agressif, il me dit « pff toutes les mêmes »… Je trouve un vieux botin, et lui sort toutes les coordonnées de mes collègues infirmières, j’arrête là maintenant. « Qu’on me foute la paix », me rétorque t-il.

J’ai appris quelques mois plus tard, qu’il avait fait le même scénario à deux autres infirmières, dont une nouvelle installée. Que les services de la Mairie n’intervenaient plus, que les auxiliaires de vies avaient peur, que les repas n’étaient pas mangés ni payés, qu’il refusait toute prise en charge en structure, qu’il avait malheureusement succombé à une embolie pulmonaire. C’est le vieux chien qui aboyait depuis deux jours, les voisins se sont inquiétés, et les pompiers sont venus, faisant à leur tour, la macabre découverte. C’est peut-être le mieux pour lui.