Le quart d'heure

{Journal de bord d'une infirmière libérale}

Ma première boulette

Une dame m’appelle:  « j’aurais besoin d’une infirmière pour ma mère, je n’arrive plus à m’occuper d’elle, j’ai une ordonnance pour des soins de nursing (toilette) deux fois par jour ». Je prends ses coordonnées, et je réponds affirmativement pour cette prise en charge, et donne rendez-vous le lendemain matin.

Lorsque j’arrive, je fais la connaissance de Me Denise. Elle est allongée dans son lit, douloureuse, elle présente également des oedèmes très importants aux membres inférieurs, elle est bien orientée, et me dit qu’elle a 92 ans. Je suis prise au dépourvue, elle pèse plus de 90 kilos et ça, je ne l’avais pas prévu ! Je commence à lui laver le visage et le torse, puis les parties intimes, et là, impossible de la mobiliser, elle est trop douloureuse, trop lourde, et ne bouge plus depuis des mois, elle est alitée, incontinente et dépendante. Je ne dispose pas de lève-malade (bien pratique pour les changements de position), ni de lit médicalisé. Je sue à grosse goutte, je force sur mon dos pour la mettre sur le côté, elle tente de m’aider (mais n’y arrive pas), je me résigne à appeler son fils pour une aide musclée, afin de pouvoir terminer sa toilette et la ré-installer dans son lit.

Pourquoi n’ai-je pas demandé plus d’informations au téléphone afin d’en évaluer la dépendance, avant de commencer toute prise en charge? Parce que je débute, parce que je dois apprendre à cerner les prises en charges lors du premier contact téléphonique, parce que j’ai accepté d’emblée…et puis maintenant je suis embarassée, j’ai commencé les soins, je ne peux malheureusement pas faire machine arrière. Je serre les dents, et  je me demande comment vais-je poursuivre les soins en toute quiétude, sans me faire mal physiquement.

L’article 41 du décret n° 93-221 du 16 février 1993 relatif aux règles professionnelles des infirmiers et infirmières : « Si l’infirmier ou l’infirmière décide, sous réserve de ne pas nuire à un patient, de ne pas effectuer des soins, ou se trouve dans l’obligation de les interrompre, il doit en expliquer les raisons à ce patient et, à la demande de ce dernier ou de ses proches, lui remettre la liste départementale des infirmiers mentionnée à l’article L. 482 du Code de la santé publique. Dans ce cas, ou si le patient choisit spontanément de s’adresser à un autre infirmier ou à une autre infirmière, l’infirmier ou l’infirmière remet au médecin prescripteur les indications nécessaires à la continuité des soins. Le cas échéant, il transmet au médecin désigné par le patient ou par ses proches et avec leur accord explicite la fiche de synthèse du dossier de soins infirmiers ».

Le professionnel devra, en outre, favoriser la continuité des soins, notamment en transmettant toutes les informations nécessaires à un confrère désigné par le patient. Pour conclure, aucune sanction ne pourra être prononcée à l’encontre d’un professionnel de santé qui aura respecté scrupuleusement les trois conditions préalables à la rupture du contrat de soins.

J’appelle le service de soins à domicile de ma mairie (qui réalise propose en autre une aide à domicile que ce soit le ménage, aide aux repas, ou toilettes par des aides-soignantes) et explique longuement ma situation. L’infirmière responsable de ce service, très compréhensive, me propose de prendre en charge un patient qu’elle a depuis quelque temps, « en échange » elle s’occupera de Me Denise, mais pas avant la semaine prochaine. Il me faudra tenir 5 jours, seule, à tenter de prodiguer des soins de qualité, sans me briser le dos. J’ai prévenu la patiente qu’il y aura un relais, que ses nursings seront assurés par le service de maintien à domicile de la mairie d’ici quelques jours, en expliquant la raison de ce changement.

Dorénavant, lorsque je suis sollicitée pour un nursing (toilette), j’essaie de visualiser par téléphone l’état de dépendance de la personne, en posant des questions précises: marche t-il/t-elle ? si oui comment (avec un déambulateur ? normalement ?), la fonction élimination (incontinence ou non ?), la personne est-elle bien orientée ou non (intéressant de savoir si il y aura coopération ou non), existe t-il d’autres aides à domicile (portage de repas ? auxilliaire de vie ?) etc… Finalement, une prise en charge libérale impose des limites, les infirmières ne peuvent pas tout gérer et supporter. J’ai dernièrement refusé une prise en charge de nursing, chez un patient alité, dans un lit non médicalisé, pas de proches présents pour gérer les médicaments (aller à la pharmacie par exemple), pas de lève-malade pour les manutentions, pas d’auxilliaires de vie pour les repas… et j’ai appris que cette personne était finalement en hospitalisation long séjour, en espérant que ce sera le mieux pour elle.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :